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Un témoin du premier combat de tanks le 24 avril 1918 devant Cachy (Somme) : Le caporal Dominique Richert, chef de pièce dans une compagnie de mitrailleuses de l’Infanterie Regiment 332 allemand

1 juin 2010

Témoignage tiré de l’ouvrage de Dominique Richert <<Cahiers d’un survivant – Un soldat dans l’Europe en guerre (1914-1918) >> aux éditions La Nuée Bleue (Strasbourg) pour la version française en 1994. Ouvrage original en allemand intitulé : <<Beste Gelegenheit zum Sterben >> [lit. « les meilleures chances de mourir »]

En avril 1918 le caporal Dominique Richert, Alsacien incorporé dans l’armée allemande  qui combat depuis le premier jour du conflit, est alors chef de pièce à la 2e compagnie de mitrailleuses (2. Maschinengewehr Kompanie), 2e bataillon de l’I.R. 332 (Infanterie Regiment 332) quand sa division revient du front Est. Débarqués près de Laon, les hommes marchent en direction de l’ouest, traversent La Fère (Aisne) avant d’atteindre le village de Brie et parvenir dans le secteur d’Harbonnières (Somme).

Voici des extraits de son récit traduit en français par Marc Schublin,  gendre d’un des fils de Dominique Richert :

[Avant-veille de la bataille à Harbonnières, distant de quelques kilomètres du front] – Le capitaine nous lu un ordre de la division… Le lendemain soir nous devions partir au front, nous retrancher à un certain endroit d’où, le surlendemain à l’aube, après une terrible préparation d’artillerie, nous devions attaquer et enfoncer les lignes anglaises. Le premier jour de l’attaque, la division devait atteindre le côté ouest du village de Cachy [soit conquérir le village en totalité]. plusieurs divisions devaient participer à l’offensive. Plus de huit cents canons devaient écraser les positions anglaises sous leur tir destructeur. En plus, quatre chars devaient être engagés pour ouvrir la voie à l’infanterie…

24 avril, six heures trente du matin. Tout était calme ; à peine quelques coups de canon… Notre division était engagée sur une largeur de cinq cents mètres. Notre bataillon se trouvait dans le dernier échelon d’attaque. Nous devions dépasser un petit bois et puis pousser en ligne directe vers le village de Cachy

A sept heures précises, l’artillerie allemande ouvrit un feu roulant. D’un seul coup, huit cents pièces se mirent à lâcher leurs salves d’acier, sans discontinuer ; pendant une heure, les canons ont tonné et crépité sans arrêt. Au-dessus de nous, il y avait un bruit ininterrompu de sifflements d’obus. D’en face nous venait par moments le bruit des explosions. Il était presque impossible de se parler. Il fallait se crier dans l’oreille. De leur côté les Anglais ne chômaient pas et arrosaient aussi tout le terrain avec leurs obus. L’attaque générale devait commencer à huit heures. L’aiguille de ma montre s’approchait lentement du moment fatidique…

A huit heures moins cinq, je levai la tête pour regarder le champ de bataille ; tout était désert… J’entendis derrière moi le bruit sourd de moteurs puissants. Il s’agissait de quatre chars d’assaut allemands; c’étaient les premiers tanks allemands que je voyais [Panzerwagen type A7V]. Ils étaient construits tout autrement que les chars français ou anglais : une maisonnette d’acier pointue cachait les chenilles motrices et tout le reste. Des mitrailleuses blindées pointaient de partout [calibre 7,92 mm Maxim 08/15, répartition 2 par côté et 2 à l’arrière]. Deux des chars étaient armés de deux petits canons [1 à l’avant du char, de calibre 57 mm et d’origine belge (Maxim Nordenfeld) ou russe (L/26 Sokol), dotation 500 projectiles]. En signe de reconnaissance, une grande croix de fer avait été peinte sur chaque côté…

On installa notre mitrailleuse à coups de pelle en position de tir, seul le canon de l’arme dépassant du sol. Après cela, on resta l’échine courbée au fond de notre trou. Je vis alors deux fantassins qui, le visage plein d’effroi, s’en revenaient [de l’avant] en courant à toute allure. Je me relevais et vis que le terrain était couvert de fantassins courant vers l’arrière. Je hurlai : « Que se passe-t-il ? » On me répondit : « Les tanks ! » Regardant devant moi, je vis plusieurs chars anglais [de type Mark IV]…

A l’instruction, on nous avait appris que si deux balles d’acier frappaient le même endroit d’un char, elles perceraient sa plaque frontale. L’un des chars se dirigeait, en ligne droite, vers notre trou, en tirant sans cesse avec sa mitrailleuse. « Camarades, c’est le moment d’essayer la munition d’acier« , m’écriai-je. Immédiatement, l’un des fusiliers m’en passa une bande. Je chargeai, visant au plus près, exactement au milieu de la plaque avant du tank, et je fis passer deux cent cinquante coups. Le char continuait son chemin; je tirai encore trois bandes de munitions, c’est-à-dire mille coups au total, au même endroit. Sans plus de succès…

A la jumelle, je constatai que le char était tout blanc à l’endroit qui avait été touché mais nous ne pouvions l’arrêter. Je criai : « Enterrez-vous complètement ! » Et on se terra tous de nouveau dans le trou, attendant que le char vienne et nous écrase tous. C’est à ce moment que j’entendis plusieurs coups et le ronflement du moteur. Je levai la tête et vis arriver un char allemand qui tirait sans cesse avec ses petits canons. Je regardais en avant et vis que le char anglais était immobilisé sur le terrain, avec plusieurs plaies béantes. Nous étions sauvés ! Le char allemand mit encore deux autres chars anglais hors de combat, puis il entra dans les lignes anglaises et chassa avec le feu de ses mitrailleuses près de deux cents fantassins hors de leur trous; il ne leur resta plus qu’à se rendre… Le char allemand fut attaqué avec une telle violence qu’il disparut souvent dans des nuages d’explosions, puis il resta soudain immobile. Au bout de quelques minutes, il se mit à tourner sur lui-même et passa à côté de nous, en direction de l’arrière

[le lendemain midi] – Je me mis à observer le secteur, protégé par la mitrailleuse bien retranchée. Tout autour de moi, la terre profondément bouleversée et les trous d’obus. Partout gisaient les cadavres des soldats morts. Devant nous, l’avion brûlé et, un peu plus loin, le char anglais criblé de balles ; à un kilomètre de distance, le village détruit de Cachy que nous aurions dû occuper la veille ainsi que sa bordure est. Ainsi notre attaque avait-elle échoué, bien que nous ayons pris huit cents mètres aux Anglais et que, comme on nous le disait, nous ayons fait deux mille prisonniers. J’étais à présent persuadé qu’il n’y avait plus grand-chose à ébranler sur le front anglo-franco-américain. Sur notre droite, à deux kilomètres, le village de Villers-Bretonneux n’était plus qu’un amas de ruines. Avec mes jumelles, je scrutai le front anglais dans toutes les directions. Je ne vis pas le moindre signe de vie, si ce n’était les nuages de fumée des obus de l’artillerie allemande qui s’élevaient dans le ciel. Au-dessus de nous se déroulait un violent combat aérien, auquel participaient plus de trente avions. Trois d’entre eux s’écrasèrent, deux en flammes tandis que le troisième descendit en flèche…

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Source : <<Cahiers d’un survivant – Un soldat dans l’Europe en guerre (1914-1918) >>, auteur Dominique Richert (1893-1977), éditions La Nuée Bleue (Strasbourg) pour la version française en 1994, 284 pages. Titre original : <<Beste Gelegenheit zum Sterben >> [lit. « les meilleures chances de mourir »] !

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